(Sur deux livres récents de McKenzie Wark; première parution: décembre 2014)
En 2004, McKenzie Wark fit paraître A Hacker Manifesto, repris en français, deux ans plus tard par Critical Secret. Dans cet écrit, l’écrivain australien annonçait de nouvelles manières de voir dans l’art et la technique, la vie de l’esprit, l’histoire et l’économie politique. Ne cherchant ni ne trouvant l’adhésion universelle, il y expérimentait une certaine manière de décrire le monde sur-développé, dominé par le conflit entre ce qu’il appelle les classes «vectorale» et «hacker». Comme on voit, cette nouvelle manière tend à fabriquer un langage aussi étrange que ce monde, accordé par cette étrangeté même aux nécessités de la critique.
Le manifeste hacker était un détournement, ou un hack de la Société du Spectacle de Guy Debord, donc un livre de catégories. Un des commentateurs français du livre faisait remarquer que son langage se caractérisait par une grande rareté de noms propres. Ils sont nombreux, au contraire, dans les deux livres consacrés aux situationnistes, The Beach beneath the Street («La plage au bout de la rue», non traduit) et The Spectacle of Disintegration («Spectacle de la désintégration», non traduit). Noms propres et «impropres»: grandes figures du mouvement mais aussi personnalités ou contributions oubliées. McKenzieWark souligne l’apport des femmes, décentre l’histoire hors de Paris et prend ses distances avec Mai 68.
En dépit d’une disposition chronologique, il n’a pas tenté d’écrire l’histoire de l’I.S, de la formation de sa cause et de son influence. Il n’est pas le premier à se demander ce qui reste de l’I.S. La plupart des commentateurs essaient de définir ce qui, selon eux, a résisté, ou non, dans le legs situationniste, mais en considérant celui ci comme établi. McKenzie Wark reprend la question plus haut; il n’est pas convaincu que, si legs il y a, l’inventaire en a été fait correctement. Le premier livre soutient que la phase dite artistique de l’IS est plus riche et moins facilement récupérable qu’on croit, et aussi que la pensée politique en actes des situationnistes, d’ailleurs mal connue, nous concerne encore si nous regardons au delà de 68. Le deuxième part du principe que la défaite de 68 ne marque pas la fin du projet situationniste. Le propos d’ensemble est de relier la théorie et la pratique situationniste à la critique de la vie quotidienne actuelle, plutôt qu’à la théorie ou à l’art contemporains.
On sait que le jeu du tarot de Marseille est utilisé en cartomancie. Ce tarot divinatoire s’appuie surtout sur les vingt deux arcanes majeures, chères aux surréalistes. Breton, bien qu’il fût surnommé le Pape, affectionnait l’ Etoile, l’Arcane 17. Debord préférait l’arcane du Bateleur. Cette pratique du tarot divinatoire devrait plaire à McKenzie Wark, d’ailleurs auteur d’une théorie du joueur. On l’imagine battant et disposant les figures, puis les retournant pour ses lecteurs avec une sorte de délectation, avant de les interpréter. Premier livre: Chtcheglov, Wolman, Jorn, Gallizio, Bernstein, Lefebvre, De Jorn, Trocchi, Constant, Viénet. Deuxième: TS Clark, Vaneigem, Viénet, Sanguinetti, Debord avec Barraqué, et Cornand, Alice Debord. Les commentaires de chaque figure forment une sorte de traité, un essai distinct pour reprendre la contribution singulière de telle ou tel situationniste, le plus souvent sous-estimée, parfois même oubliée.
L’exemple le plus convainquant est peut être celui d’Asger Jorn, non pas que le rôle de Jorn, célèbre par sa peinture, soit passé sous silence dans les références à l’IS: Debord l’a d’ailleurs régulièrement rappelé et jusque dans le dernier film. Mais précisément Jorn tient la place du grand artiste. McKenzie Wark fait littéralement découvrir, dans «La plage au bout de la rue», un Jorn théoricien, de Pour la forme à Critique de la politique économique. Jorn substitue à l’économie politique «l’économie esthétique», une sorte d’anticipation de TJ Clark. McKenzie Wark a d’ailleurs intégré cette notion à son propre lexique dans un autre livre, Telesthesia.
La politique s’est ruinée par sa soumission à l’économie; elle a tout simplement cessé d’exister. Dans le dernier chapitre de The Spectacle of Disintegration, McKenzie Wark suggère de se tourner vers la stratégie: «Dans le domaine de la stratégie, des principes plus généraux peuvent être inventés à partir des pratiques de l’art appliqué et de l’écriture…La vie professionnelle dans le spectacle de la désintégration repose sur la séparation en deux ordres distincts de discipline: la création et la technique. Les deux sont débarassées de toute responsabilité pour l’action: la première par les références à l’autorité romantique; la deuxième par résignation au fonctionnalisme objectif. La stratégie choisit comme son domaine ce qui se tient entre les deux.»
The Beach beneath the Street The everyday life and glorious times of the situationist international Verso 2011
The Spectacle of Disintegration Situationist passages out of the 20th century Verso 2013
Les deux livres avec des illustrations de Kevin C. Pyle
Telesthesia Communication, Culture&Class, Polity Press, 2012
NB: Cet article est paru en décembre 2014, dans le numéro 3 de la revue Les Obscurs