brasero premier numéro

Par Francis Linart

Les ÉDITIONS L’ÉCHAPPÉE font paraître une revue d’histoire, ou plutôt – comme l’indique le sous-titre – de « contre-histoire ». Revue contre l’histoire telle qu’elle se fait dans les universités, rondement qualifiée de « champ de foire où le moindre objet d’étude est constitué en fonds de commerce – aujourd’hui les gender studies, environmental studies, sound studies, animal studies, night studies, deaf studies, communist studies, sleep studies, demain les studies studies ? ».

La même méfiance – on sent là un certain vécu – à l’égard de ce que tend à devenir l’histoire académique s’exprime, dans un article récent de Jean-Christophe Angaut sur un livre d’Alissa Starodule (a). Angaut regrette que la prépondérance de la référence philosophique chez Starodule (ici via la référence à Gilles Deleuze) s’y traduise par un passage obligé de l’histoire par l’abstraction au détriment des « expériences sociales et des raisons qu’elles se donnent ». Notez bien qu’il ne s’agit pas de préconiser un quelconque accès direct à la vérité historique, sur le modèle du regrettable matérialisme historique, mais de révéler et d’expliciter la tension entre l’expérience historique et « les raisons qu’elle se donne » selon la belle formule d’Angaut.

BRASERO, qui revendique fièrement de s’opposer au « soupçon qui va jusqu’à se porter sur la notion d’humanité », donne sa propre réponse :

« Nous éclairerons l’histoire de manière oblique, en privilégiant les contestations, les marges, les personnages et événements obscurs, oubliés ou méconnus. Cette ambition peut sembler consensuelle tant le spectacle – industries culturelles, divertissement et monde numérique – a fait sien le « décalé », le « rebelle » et le « subversif ». Il en a sa version, et nous nous en avons la nôtre. La voici. »

Quelque chose rapproche le passage obligé par l’abstraction, l’injonction paradoxale à croiser les secteurs en cloisonnant les études, le soupçon porté sur les raisons que les expériences historiques se sont données. Quelque chose de purement polémique : les nouveaux gauchistes de la déconstruction veulent imposer au centre du spectacle leurs petits débats bien rances avec les « républicains » et les libéraux. C’est qu’en somme, pour le dire crûment, on nous ressert la même tactique qu’après Mai 68. Alors le marxisme – léninisme rafistolé, terrifiant matamore monté à l’assaut des états bourgeois occidentaux, avec son catéchisme totalitaire débile et ses armes de pacotille, avait tout de même rendu à l’oligarchie l’ultime service d’endiguer la critique de la société du spectacle et de fourvoyer la jeunesse révoltée. Aujourd’hui ce ton aigre et geignard, cette posture de victime et de délateur, ce ressentiment qu’on ne cherche même pas à déguiser mais qu’on affiche comme une marque d’authenticité : visent – ils à rien d’autre qu’à contenir l’évidence du développement en cours d’une nouvelle contre – culture ?

Devrions nous nous laisser impressionner par ces essais ridicules de mimer une stratégie de la tension idéologique à laquelle personne ne croit (b), devrions nous accepter l’urgence de ces thématiques « sociétales », tout justes bonnes à emballer toutes les formes de narcissisme, et qui nous font bailler, avec leur novlang, leurs concepts fumeux, leur style horrible ?

BRASERO dégage une autre perspective : une revue de contre-histoire comme une contribution à cette contre-culture qui se déploie sous nos yeux : mouvement des femmes, critique du progrès et de la technique, renaissance d’une certaine anarchie, pratiques de démocratie directe, dans une même répugnance à l’égard de l’attentisme de gauche et d’extrême gauche et de leur culte de l’état, dans une même reconnaissance de la culture de soi.

BRASERO devrait paraître une fois par an. La revue est dirigée par Patrick Marcolini et Cédric Biagini. Le lecteur trouvera dans le compte rendu de Frédéric Thomas pour Dissidences une présentation fidèle des différents articles de ce numéro 1 : https://dissidences.hypotheses.org/14666

Nous avons particulièrement apprécié les articles d’Anne Steiner sur Anna Mahé, de Pierre Thiesset sur « Tolstoï contre les bolcheviks », de Jean Pierre Angaut et Anatole Lucet sur Monte Verita. Nous proposerons sur ce site un compte rendu de l’article d’Anne Steiner.

Charles Jacquier coordonne une excellente rubrique « Lectures » qui revient sur des livres importants comme « Guerilleros France 1944 », une contre enquête sur les crimes des staliniens espagnols à la fin de la seconde guerre.

Nous souhaitons à Brasero endurance et succès.

(a) Jean-Christophe Angaut, « Eclats de préfiguration. A propos d’un livre d’Alissa Starobule », dans le remarquable numéro 46 de Réfractions, intitulé « Préfigurations : par ici l’utopie ? ».

(b) Dès lors qu’Alain Badiou, le thuriféraire de la PMTT (Pensée Mao Tse Toung) et de la GRCP (Grande Révolution Culturelle Prolétarienne), se situe lui-même hors concours par ses divagations délirantes, on peut évoquer, comme nous l’avons déjà fait ici : https://lesobscurs.wordpress.com/2020/05/13/theorie-du-pire-politique-de-rien-attente-agamben/ ,

les analyses, d’un certain point de vue très démonstratives, d’Agamben sur l’épidémie de Covid. Pour faire bon poids, on citera, de l’autre côté, Taguiev soutenant que la déconstruction mène à un « ethnocide » (!) : https://decolonialisme.fr/?p=6517 (Colloque de la Sorbonne, fin de l’exposé).

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