
Par Alain Giffard
Dans une note, rédigée récemment pour Les Obscurs, j’ai proposé quelques entrées sur la notion de culture de soi. L’hypothèse la plus générale de ces entrées est le rapprochement de la théorie de Pierre Hadot sur la philosophie comme forme-de-vie avec la conception humaniste de la culture comme « culture de soi-même » ou « culture de son esprit », principale par rapport à la culture des oeuvres et des savoirs. Comme la philosophie vaut d’abord d’être vécue, la culture vise d’abord à la formation de l’homme par lui même. Ce n’est pas là le seul point de vue de telle école philosophique en particulier, comme les stoïciens; c’est la position constitutive de la paideia des Grecs dont la cultura n’est que la version latine.
L’avantage d’une telle approche, aussi générale et aussi synthétique, est sa simplicité apparente. Mais, comme le dit le personnage du film de Max Ophuls, « Lettre d’une inconnue« , « Après il faut redescendre ». La culture de soi est présentée. C’est seulement une introduction, une tentative d’intéresser le lecteur: quelques références de vocabulaire, quelques pistes de lecture; à vous de faire maintenant. Faire c’est précisément ce que souhaitent les nouveaux. Grosso modo, dans le style de Michel Foucault, on peut distinguer les pratiques et les techniques: pratiques de soi et techniques de soi. Le mieux, pour les pratiques, c’est de pratiquer, à moins de faire comme ces experts en boudhisme qui simulent une minute de méditation pleine conscience dans les émissions de télévision grand public. La pratique dont on parle ici doit être répétée. Parfois cette pratique répétée devient une expérience. Il est extrêmement difficile de décrire une telle expérience, ce pourquoi il n’existe pas de bons témoignages écrits; on ne trouve pas non plus de livres rendant compte d’une semblable expérience et la transmission reste largement orale.
Aussi est-il tentant de se tourner vers les techniques de soi. Dans la mesure où elles contiennent savoirs et savoir-faire, ces techniques peuvent être représentées et systématisées: on parle alors, dans la tradition occidentale, d’arts. Et certains de ces arts peuvent être restitués et exposés dans des écrits et ainsi portés à la connaissance de publics historiques différents. La restitution des techniques de soi ne va pas sans risques. Certains disciples de Michel Foucault n’ont pas su éviter celui de reprendre à la lettre ses conceptions sur les techniques de soi concrètes. D’autres ont voulu croire que la question toute technique des techniques de soi pouvait être débattue de manière littéraire, ce qui est évidemment en opposition avec l’esprit de la culture de soi. Je crois surtout que Michel Foucault ne voulait pas être un maître des techniques de soi, ce qui, à juste titre, n’a aucunement arrêté ses meilleurs lecteurs, comme Brian Stock qui a remarquablement, – et , pour ainsi dire, en dépit de Michel Foucault- approfondi la relation entre lecture et méditation.
Les grands maîtres des techniques de soi fascinent, je pense à Raymond Lulle ou à Ignace de Loyola. Le lecteur prévenu n’a pas de raisons de vouloir s’éviter ce frisson, de peur d’être embrigadé par un ascète ou un « artiste » disparu il y a plusieurs siècles. J’ai passé beaucoup de temps dans l’étude de Hugues de Saint Victor. Les exposés et les textes que j’ai publiés sur lui sont pleins d’erreurs, mais je les ai faits moi-même et son affectus ne m’a pas quitté. A l’inverse, l’étude de Sénèque, aussi intéressante qu’elle ait pu être d’un point de vue objectif, m’a dégoûté de l’envie de continuer à fréquenter l’auteur. Je reconnais cependant qu’il est précis, un talent remarquable dans l’exposé d’une technique. Mes notes sur Sénèque sont roboratives, et, je l’espère, utiles. Celles sur Philon sont plus légères. C’est un auteur que j’ai adopté comme s’il avait écrit pour moi, m’adressant un projet d’association pour la culture de soi, avec des spécifications techniques, un programme de travail, des détails précieux sur les horaires et les localisations. J’ai recopié en grec ses deux listes des techniques de soi et les ai apprises par coeur: bien que l’une ou l’autre puisse me rester étrangère, elles sont au fond de ma sacoche.
Finalement, la séparation entre pratiques de soi, difficiles à représenter et transmettre, et techniques de soi, éventuellement systématisées par ces maîtres que le Moyen Age appelait « artistes », est plutôt une fausse piste. Après quelques années, j’ai préféré, suivant sur ce point la leçon de Pierre Hadot, continuée par Sloterdijk, utiliser la notion d’exercices. L’exercice est l’activité caractéristique de la culture de soi qui rapproche et fusionne pratique et technique. Concrètement, la formule de l’exercice rend mieux compte d’une condition fondamentale: la répétition. D’un point de vue éthique et politique, l’exercice permet de qualifier une certaine forme-de-vie. Il se dit askesis en grec, et exercitum ou commentarium en latin.
Je présume qu’en s’appuyant sur la notion d’exercice, quelque chose de plus pourrait être dit sur la culture de soi, sans redescendre trop brutalement: interrogeant, par exemple, ce que n’est pas la culture de soi, ou ce qu’est son contraire. Les Obscurs ont fait une place aux petits textes de Madame Pichard qui ressemblent à une enquête plus ou moins approfondie sur l’anti-culture de soi. En 2010, sous la forme d’un détournement d’une de ces publicités pleine page qu’on pouvait voir dans le magasine Historia, ici pour un art de la conversation destinée aux femmes du monde des années 50, elle proposait, à titre de « méthode » de tester le « culturisme de soi », qui faisait ainsi sa première apparition. Dans un article de 2014, sous le titre « Thérapies populaires« , elle donnait un tableau de cette version industrielle de la culture de soi: le développement personnel de Dale Carnegie, la scientologie de Ron Hubbard, la pensée positive de Peale, la méthode non-directive de Rogers, l’éducation clinique pastorale de Boisen, la méthode Coué, l’auto-médication de Tissot, la psychologie positive, l’alimentation naturelle de Kevin Trudeau, les conseils financiers de Robert Kiyosaki, la pop-thérapie de Philippe Durant, sans oublier Natasha Vita-Moore, véritable icône du trans-humanisme et synthèse vivante du body building et du futurisme technologique.
« Partout surgissent, à la fin du XXème siècle, des agences de l’esprit et de l’affection, créées pour répondre aux grands besoins métaphysiques et psychologiques du public contemporain et animées par les plus dévoués des mentors. »
Et certes il est impossible d’espérer compléter définitivement cette liste: qui n’a pas croisé de tels mentors, ou candidats frétillants à la perspective d’exercer les fonctions de directeur de conscience, et même à la seule annonce que ces fonctions auraient pu résister à la fameuse sécularisation? Dans un article récent, Madame Pichard a en quelque sorte actualisé son étude: elle est revenue sur la scientologie et l’olympisme, démontrant, à mon avis la consistance polémique de ce « culturisme de soi ».
Quelque chose m’empêche pourtant de valider complètement le tableau d’un compartiment nouveau de l’aliénation, profitant de l’appel d’air consécutif à la crise des « vraies religions », et complétant l’arsenal de l’obéissance volontaire et ordinaire déjà bien fourni avec la Kultur Industry et les médias, y compris numériques. Je ne crois pas à la thèse de la pure passivité des consommateurs de panacées, de fitness spirituel, d’exotisme sexuel et de prestations de soins mal remboursés par la sécurité sociale. L’exercice spirituel est un créneau; la concurrence y fait rage. C’est qu’il y a une demande. D’où vient-elle? C’est sur ce point que la contribution de Sloterdijk m’apparaît le plus remarquable. Elle rompt avec la vision romantique, ou tout bonnement passéiste, de la culture de soi. Celle-ci ne relève pas purement et simplement de la menace, de la perte ou de la nostalgie. Quelque chose a bien été perdu qui doit être retrouvé dans une démarche généalogique. Les techniques de soi, par exemple, doivent bien être reconstituées. Et cependant, l’exercice est partout. L’homme d’exercice est partout. Il est l’homme de toutes les années. Il est celui dont l’implication alimente non seulement l’adhésion mais la participation effective à sa propre surveillance et à la discipline qui l’enserre. L’exercice est devenu la voie royale de l’aliénation. Le training, loin de se limiter aux camps de vacances et aux heures creuses des loisirs, investit partout: le travail, la consommation des médias, la consommation en général, la vie familiale . Considérez les injonctions caractéristiques d’une opération aussi simple que prendre le métro: préparer son trajet, se renseigner sur les travaux en cours, acheter son titre à l’avance, se placer à droite dans l’escalier, se reculer sur le quai, surveiller ses affaires, attendre avant de monter, sans parler des exercices plus contraignants dont le plus simple est de supporter l’inconfort de ce qu’on est venu chercher: un transport. On débriefe, on répète, on se projette, on s’évalue, on se gère. On s’exerce et ce à quoi on s’exerce, en général, n’est rien d’autre que la discipline, comme bon salarié, bon consommateur, bon « téléviseur » (a), bon conducteur.
Voilà me semble-t-il le vrai terreau du culturisme de soi: l’exercice de discipline sociale dont le crédit social des communistes chinois est aujourd’hui la quintessence. L’homme qui s’exerce recherche les situations d’exercice. Il veut être un participant actif des nouvelles thérapies populaires.
La véritable culture de soi, sous la forme des exercices spirituels historiques et contemporains, n’est rien d’autre qu’une gigantesque et discrète opération de déraillement des techniques d’asservissement disciplinaire.
(a) Giscard s’était adressé aux Français à la télé avec ce superbe lapsus devenu un classique de la société du spectacle, relevé en particulier par Serge Daney: « Mes chers téléviseurs ».
Références:
Alain Giffard
Culture de soi: quelques entrées
(On se reportera à cet article pour la bibliographie)
https://lesobscurs.wordpress.com/2023/05/16/culture-de-soi-quelques-entrees/
Madame Pichard
En êtes vous capables?
https://lesobscurs.wordpress.com/2014/10/30/en-etes-vous-capable/
Thérapies populaires
https://lesobscurs.wordpress.com/2019/10/31/therapies-populaires/
La scientologie déménage
https://lesobscurs.wordpress.com/2023/07/15/la-scientologie-demenage/
Par Yann Le Bellour:
« La sculpture de soi vue par Michel Onfray »
https://lesobscurs.wordpress.com/2019/10/31/la-sculpture-de-soi-vue-par-michel-onfray/