
Par Francis Linart
LA BÊTE NOIRE
Dans un style appliqué, surjouant, comme souvent, le courroux que provoque l’injustice, Marine Le Pen a déclaré à propos du procès des assistants parlementaires du FN (Le Monde 4 octobre 2024) : « il serait malheureux de ne pas admettre que nous sommes la bête noire du Parlement européen ». La formule est plutôt étrange mais vaut d’être prise au pied de la lettre. Le RN, premier groupe du Parlement européen, serait sa bête noire ; c’est là une situation qui devrait être reconnue, et même admise ; se refuser à l’admettre serait « malheureux ». Est-ce chercher trop loin que suggérer que Marine Le Pen semble s’attacher de manière peut-être excessive à ce statut de la bête noire, du premier traité comme le dernier, de ce « nous » victimaire si contemporain dans lequel, à coup sûr, elle excelle ?
C’est en quelque sorte une donnée établie de l’histoire de l’extrême-droite. Il y aurait eu d’abord le Front national du père, puis le Rassemblement national de la fille, le passage de l’un à l’autre assuré par l’opération dite de la dédiabolisation. C’était d’ailleurs ce que je croyais aussi lorsque je préparais mon passage à l’émission de Radio Libertaire, le 7 Octobre dernier, en rédigeant une petite chronologie portative de l’extrême droite. Dans les textes d’Alexandre Dézé, et de Valérie Igounet, notamment, je découvris alors que, non seulement, la dédiabolisation est un thème qui court sur toute l’histoire du FN et du RN, contribuant pour une large part à la continuité entre les deux partis, mais aussi que les différentes versions de cette dé-diabolisation forment autant d’entrées, finalement assez explicites, sur la légende que la famille Le Pen tente d’écrire sur sa l’histoire du parti qui est sa propriété.
EN COMPARAISON JEAN MARIE LE PEN PASSAIT POUR REPRESENTABLE !
Première version de la dé-diabolisation, qui ne porte pas encore son nom : rien moins que la création du Front national lui-même. Je reconnais que les jeunes lecteurs des Obscurs – nés à la fin du XXème siècle ou au début du suivant – auront quelques difficultés à s’imaginer une situation aussi horrible que celle qui prévalait dans les années 70 à l’extrême droite française et qui devait conduire certains de ses animateurs à considérer Jean Marie Le Pen comme le plus représentable de ses différents dirigeants !
L’histoire de ce courant est plutôt compliquée. Après Jeune Nation et Occident, le principal groupe du moment était Ordre Nouveau, tous groupes qu’on peut définir comme néo-fascistes sans faire preuve d’excès. Les militants d’Ordre Nouveau ressemblaient à des Lego peints en noir, portant le casque, arborant la croix celtique, très attachés à la barre de fer, mais sensiblement moins nombreux que leurs homologues d’extrême-gauche et donc incapables de tenir la rue, leur vocation première. Entre deux affrontements particulièrement sévères, dont le deuxième entraîna la dissolution d’Ordre Nouveau et de plusieurs groupes gauchistes, François Duprat, l’animateur le plus capable du groupe impulsa la création du Front national pour l’unité française, titre ultérieurement réduit à « Front national ». L’idée de Duprat et de quelques autres était de doter l’extrême droite d’une vitrine légale, plus large, c’est-à dire étendue à certaines fractions de la droite extrême, plus unifiée, ce qui à l’époque relevait du mirage, enfin, sinon respectable, du moins plus présentable, autre mirage. Leur perspective immédiate était la participation aux élections législatives de 1973. Ce Front National devait avoir un chef, chose compliquée, car ce chef devait être un chef, étant d’extrême droite, mais sans trop se prendre pour le Fuhrer ni le Duce, ni Jacques Doriot, et respecter les différentes composantes du front.
Aussi curieux que cela puisse sembler aujourd’hui, Le Pen parut l’homme de la situation. Les extrémistes ne doutaient pas qu’il en fut un. Mais il avait été jeune député chez les poujadistes, directeur de campagne de Tixier-Vignancourt, il n’appartenait à aucun groupe, il leur semblait plus présentable. Il faut dire qu’à la tête du nouveau Front, se retrouvaient des spécimens plutôt marqués du fascisme, et de la collaboration avec les nazis, comme François Brigneau, directeur de Minute et ancien milicien, Léon Gaultier, un des fondateurs de la Milice française, ex Waffen SS, Pierre Bousquet, lui aussi ancien de la Waffen SS, ou Victor Barthelemy, ancien Secrétaire général du PPF de Doriot, participant volontaire à la rafle du Vel d’Hiv. Quant au programme d’unité, Jean-Marie Le Pen le résumait ainsi : « Vous maurassiens, vous intégristes, vous anciens fascistes, laissez de côté vos querelles, venez sous la bannière du Front national défendre la droite nationale, sociale et populaire. »
LE MOT « DÉDIABOLISATION » APPARAîT
Dans Le Monde du 2 septembre 1989, Olivier Biffaud rapporte que le Front national, réuni pour son université d’été à La Baule, a décidé d’entamer sa « dédiabolisation ». Le terme est un néologisme, construit à partir de « diabolisation » également un néologisme. Les deux sont aujourd’hui d’un usage courant qui tend à masquer que cette initiative lexicographique est due au FN lui-même, du moins à une partie du FN. En apparence, il s’agit de mener une « contre-offensive théorique » pour construire une nouvelle légitimité du Front National, en combattant les critiques de ses adversaires qui visent à le rendre illégitime : au fond, rien d’inhabituel, une simple lutte idéologique. Mais en réalité, à l’intérieur du parti, deux courants s’affrontent sur la signification réelle du binôme diabolisation/dédiabolisation.
Pour les uns, il procède exclusivement des critiques extérieures. C’est le cas de Le Pen lui-même, qui entend d’autant moins plier devant ces critiques, qu’en bon partisan de l’action psychologique d’extrême droite, il est partisan de renouveler régulièrement, par des piqûres de rappel provocatrices, le caractère clivant du Front national et de marquer ainsi idéologiquement les électeurs en les impliquant dans l’orientation extrémiste.
Pour d’autres responsables du Front national, à commencer par Bruno Mégret, le délégué général, la diabolisation est aussi en premier lieu la conséquence des critiques extérieures qui visent à disqualifier le projet nationaliste ; mais ces critiques sont renforcées par les maladresses d’expression, voire les provocations venues de l’intérieur. L’idée générale est que le Front National qui a réussi à sortir de son marasme politique à partir de 1982 risque d’y revenir par une communication inappropriée.
BRUNO MEGRET RÉINVENTE LA DEDIABOLISATION
Et Bruno Mégret réinventa, ou, plutôt, tenta de réinventer la dédiabolisation. Valérie Igounet a fait connaître un document important : une note interne du cercle mégrétiste au sein du Front national qui mérite d’être citée tout entière tant elle est explicite sur la signification fondamentale et la portée de la manœuvre de dédiabolisation.
Selon cette note, la dédiabolisation mégrétiste repose sur 7 points :
1. « Combattre la qualification d’extrémisme ». Il s’agit d’utiliser des termes simples et peut-être de « désigner et de stigmatiser les mouvements d’extrême droite afin de nous démarquer géographiquement et idéologiquement de ce qualificatif ».
2. « Riposter aux accusations sur la Seconde guerre mondiale ». Le FN veut faire connaître par des « documents grand public » sa position qui doit rappeler la « condamnation du nazisme et de ses exactions, celle du régime de Vichy, la présence d’anciens résistants dans nos rangs et notre discours de réconciliation nationale ».
3. « Mettre les lobbies en porte-à-faux ». Il serait « souhaitable de mener une politique de dialogue et de main tendue en direction de ceux au nom de qui on nous attaque ».
4. « Développer le thème de la nouvelle résistance ». Il faut démontrer que « notre combat d’aujourd’hui s’apparente à celui des résistants d’hier et donner corps à cette thématique en mettant en avant nos anciens résistants et les motivations qui sont les leurs pour s’engager à nos côtés ».
5. « Contre-attaquer les médias ».
6. « Éviter de donner prise à la diabolisation » dans le but « d’accroître le fossé qui sépare ce qu’on dit sur nous de ce que nous sommes. À cette fin, le vocabulaire d’avant-guerre doit être proscrit et surtout tous les propos qui peuvent être interprétés comme des manifestations de racisme ou d’antisémitisme. La ligne des journaux proches du Front national devrait être revue en conséquence ».
7. « Accroître l’invraisemblance d’un Front national prétenduement [sic] fasciste ».
Cette note est un témoignage particulièrement instructif sur une version de la dé-diabolisation, et, plus largement, sur une certaine manière d’être d’extrême-droite en France, en 1992 et au-delà. On remarque d’abord qu’elle est entièrement centrée sur la question de la communication. Le FN n’aurait pas à faire évoluer ses positions mais simplement à mieux les présenter. Evidemment, sur certains points, ça grince encore. Non seulement l’anti-sémitisme n’est pas critiqué, mais il n’est même pas évoqué. Il ne transparait qu’avec l’habituelle formule des « lobbies », elle-même anti-sémite. L’objectif est de « mettre en porte-à-faux » le « lobby juif ». Autre exemple : la condamnation du régime de Vichy est relativisée par le discours de « réconciliation nationale », c’est-à-dire la réconciliation entre résistants et collabos.
La note traduit une remarquable continuité dans l’histoire du FN/RN qui est probablement un des principaux axes de son identité : être un parti extrémiste de droite tout en refusant ce qualificatif d’extrémiste, considéré comme injurieux et renvoyé à d’autres organisations, pour la plupart des groupuscules.
Il était cependant évident que le point 6, centré sur la question de la dé-diabolisation (« éviter de donner prise à la diabolisation »), en dépit de ses précautions (l’origine extérieure de la diabolisation), ne pouvait manquer d’apparaître comme une remise en cause des provocations de Le Pen lui-même, et ne visait en réalité à rien d’autre qu’à l’affaiblir.
Tout cela ne signifie pas que la version Mégret de la dé-diabolisation soit la même que celle de Marine Le Pen. En 2020, interrogé par Le Point sur ce qui semble être une certaine « banalisation » du Rassemblement National, Mégret répond que l’extrême-droite ne se distingue plus de la droite :
« La dédiabolisation du parti ne l’a-t-elle pas banalisée ?
J’ai toujours préconisé la dédiabolisation, mais pour moi elle consistait à en finir avec les provocations sulfureuses et les dérapages verbaux. Car, au-delà, il faut tenir le discours de la rupture avec le système. »
S’imaginer, la ligne de Marine Le Pen devenue dominante au RN, que les versions antérieures de critique de la diabolisation (JM Le Pen) ou de dé-diabolisation (Mégret) se seraient purement et simplement effacées, est une vue de l’esprit. En réalité, les trois versions continuent à co-exister dans l’extrême-droite, à l’intérieur comme à l’extérieur du RN.
MARINE LE PEN FACE A SES DIABLES
Marine Le Pen est élue présidente du Front national, en janvier 2011. Sa stratégie de conquête du pouvoir – car il n’existe pas dans son cas d’équivoque ; elle veut conquérir le pouvoir, et pas seulement profiter de la bonne vie politique ! – s’appuie sur une nouvelle version de la dédiabolisation.
Cette dédiabolisation selon Marine Le Pen est plus complète, plus tenace et plus sincère que les précédentes. Elle n’est pas une pure affaire de communication, visant seulement à donner une nouvelle image du FN ; elle est aussi une réhabilitation de la politique. Le succès de cette politique est tel qu’elle arrive à convaincre une partie de l’opinion publique, mais aussi certains de ses adversaires et de ses concurrents, comme le montre la citation de Mégret, que le RN est devenu un parti comme les autres. Il est probable que la dimension psychologique ait joué un rôle majeur : Marine Le Pen n’a pas seulement trouvé son père en travers de sa route ; elle a dû l’affronter et cet affrontement avait précisément pour contenu politique la dédiabolisation, Jean Marie Le Pen comprenant parfaitement qu’il était lui-même devenu le diable de sa fille.
Dans la liste de la dédiabolisation mégrétiste, figuraient l’extrémisme, la collaboration avec les nazis, le racisme, l’anti-sémitisme. Rapidement, il apparait à Marine Le Pen et à ses proches que l’anti-sémitisme est le sujet le plus brûlant, le centre de l’illégitimité du FN. Or, précisément, Marine Le Pen n’est pas anti-sémite.
Louis Aliot, vice-président du FN et député européen, reconnaitra sans détour ce changement d’orientation sur la question de l’anti-sémitisme: « La dédiabolisation ne porte que sur l’antisémitisme. En distribuant des tracts dans la rue, le seul plafond de verre que je voyais, ce n’était pas l’immigration, ni l’islam… D’autres sont pires que nous sur ces sujets-là. C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela… À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste (..). » (Entretien du 6 décembre 2013, in Valérie Igounet, Le Front national de 1972 à nos jours, Paris, Seuil, p. 420).
Comme on le sait, sur ce sujet, Marine Le Pen ne pouvait manquer de rencontrer son père.
Le 24 avril 2008, le magazine Bretons publie une interview de Jean-Marie Le Pen dans laquelle le président du Front national réitère ses propos sur les chambres à gaz qui lui avaient valu une condamnation à 183 200 euros pour banalisation des persécutions nazies.
Le 25 avril 2008 Marine Le Pen déclare sur BFM-TV, qu’elle « ne partage pas sur ces évènements la même vision » que son père.
Le 21 janvier 2009 : la Cour d’appel confirme la condamnation de Jean Marie Le Pen à trois mois de prison avec sursis et à une amende de 10 000 euros pour ses propos dans une interview au journal Rivarol en janvier 2005 et tendant à minimiser les crimes commis par les nazis sous l’Occupation.
Le 4 février 2009 : la Cour de cassation rejette le pourvoi formé par Jean Marie Le Pen, rendant définitive sa condamnation à 10 000 euros d’amende pour provocation à la discrimination raciale, pour des propos sur les musulmans de France tenus en avril 2004 à Rivarol.
Le 27 mars 2009 : Marine Le Pen, se démarque des propos tenus récemment par son père, devant le Parlement européen, déclare : « Non, je ne pense pas que cela soit un détail de l’histoire […] Je dis ce que j’ai toujours dit : je ne partage pas sur ces événements la même vision que mon père ».
Le 20 août 2015, le bureau exécutif du Front national se réunit pour sanctionner un nouveau dérapage de Jean-Marie le Pen, en date du 4 avril 2015. Après délibération, ce bureau exécutif choisit à la majorité d’exclure le cofondateur du parti.
L’exclusion de Jean Marie Le Pen, le changement de nom du parti devenu « Rassemblement National » ne sont pas des opérations purement symboliques. Elles vont d’abord permettre une épuration régulière du parti, relancée récemment au vu du comportements de certains candidats aux législatives de 2024. A la dédiabolisation correspond une sorte de dé-idéologisation toute factice : le thème central de la lutte contre l’immigration, initié par François Duprat à l’époque d’Ordre Nouveau, continue à structurer l’expression politique du Rassemblement national, cependant que les thèmes plus radicaux, comme nous l’avons montré pour le cas du « grand remplacement » sont sous traités à des partenaires extérieurs mais proches comme Renaud Camus. Rassemblement national ou Front national, le parti des Le Pen reste un groupe d’extrême droite.
La dédiabolisation version Marine Le Pen a atteint son objectif: un parti d’extrême droite renouvelé, plus crédible, fidèle dans sa ligne et sa stratégie au Front national, et, surtout, plus près d’accéder au pouvoir.
Sur le même sujet, voir :
Les Obscurs, « Le RN aux portes du pouvoir ? sur Radio Libertaire »
Les Obscurs, « Le RN est-il d’extrême-droite ? »
Références
Alexandre Dézé, « La « dédiabolisation ». Une nouvelle stratégie ? », dans Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer, Les Faux-semblants du Front national : sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2015
Valérie Igounet, « Le Front National de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes, les idées ». Editions du Seuil. 2014
Valérie Igounet « La dédiabolisation, c’est quoi au juste ? »
https://blog.francetvinfo.fr/derriere-le-front/2015/06/26/la-dediabolisation-cest-quoi-au-juste.html