« Critique de la raison décoloniale: une présentation »

[Bouteldja, Dussel, Goguel discutant avec Maduro de la mise en place de l’Institut de la pensée décoloniale]

Par Francis Linart

Les Éditions L’Échappée font paraître, dans la collection Versus, dirigée par Patrick Marcolini, un ouvrage collectif intitulé « Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle ».

Nous en proposons ici, non pas une note de lecture, mais une présentation bibliographique, une sorte de mise en situation de ce livre dans le débat intellectuel actuel, quitte à revenir sur les idées des décoloniaux et de leurs critiques.

Ce livre est composé de deux parties quantitativement inégales. La première, qui forme l’essentiel de l’ouvrage, est une sélection de textes issus de Piel blanca, mascaras negras. Critica de la razon decolonial (« Peau blanche, masques noirs. Critique de la raison décoloniale »), un recueil paru aux éditions Bajo Tierra, au Mexique, en 2020, non traduit en français depuis, coordonné par Pierre Gaussens et Gaya Makaran, chercheurs au Centre d’études sociologiques de l’Université nationale autonome du Mexique (Unam), à Mexico. Ce recueil initial comptait treize contributions de seize auteurs. Le livre qui paraît à l’Echappée en comprend cinq dont la présentation initiale des deux coordinateurs. Nous donnons la table des matières en fin de texte. Piel blanca n’était pas inconnu en France, ayant fait l’objet de plusieurs critiques, positives ou négatives, dont un interview de Pierre Gaussens dans la revue de la Licra qui avait quelque peu attiré l’attention par son titre Les militants décoloniaux pensent et pratiquent un antiracisme à la fois individualiste et élitiste. Gaya Makaran est une chercheuse bolivienne, spécialiste de Sylvia Rivera Cusicanqui, elle-même auteur du texte « pionnier et emblématique » Mignolo et compagnie, contre les théoriciens décoloniaux.

Le livre propose aussi un texte d’Andrea Barriga, Anibal Quijano et la colonialité du pouvoir. Quand tout ce qui était solide s’en va en fumée, issu d’un autre recueil, Critica de la razon neocolonial , (« Critique de la raison néocoloniale », non traduit en français). Ce texte est d’un grand intérêt, non seulement parce que Barriga démontre rondement le peu de consistance des théories du pape de la raison décoloniale, mais parce qu’elle le fait en s’appuyant sur son propre parcours, illustrant parfaitement les causes de la tentation décoloniale en Amérique latine.

Tous les textes ont été traduits par Mikaël Faujour et Pierre Madelin. Mikaël Faujour, qui signe aussi un très utile avant-propos, a publié plusieurs articles sur le sujet dont Un « culte des autocraties » : la logique réactionnaire des décoloniaux et postcoloniaux.  De Pierre Madelin, auteur de La tentation écofasciste, nous avions remarqué l’excellent article paru danslundimatin#372 , le 27 février 2023, Des pensées décoloniales à l’épreuve de la guerre en Ukraine.

Ces précisions bibliographiques permettent d’emblée de ramener à son origine la question du discours décolonial et de la sortir du cadre confusionniste – et passablement médiocre sur le plan théorique – qui caractérise ses apparitions médiatiques ou académiques en France. Pour le dire vite, les décoloniaux sont d’abord des universitaires d’Amérique latine ; ce ne sont pas des étudiants de Sciences Po, ni des députés de L.F.I. Les auteurs critiques de la raison décoloniale réunis dans le livre partagent avec eux les mêmes orientations anti-impérialistes et anti-coloniales. Ils se situent dans ce que Mickaël Faujour désigne comme « une tradition marxiste latino-américaine ouverte sur les questions culturelles », et « un héritage intellectuel commun, latino-américain ».

Le texte d’Andrea Barriga permet de proposer un résumé du parcours-type de l’intellectuel décolonial. Dans un premier temps, comme beaucoup de progressistes latino-américains, il cherche à se guérir de son « indigestion de marxisme ». Ajoutons que cette indigestion n’est pas un pur reflux du dogmatisme dans les universités; elle relève également des violentes nausées consécutives aux expériences de Cuba ou du Nicaragua. On cherche donc, et entre autres, moins d’« économicisme ». La théorie décoloniale apparaît justement comme une approche culturelle ou civilisationnelle de l’impérialisme. Notre intellectuel (le) progressiste et anti-colonialiste, en tout cas habitué à l’idéologie et toujours demandeur dans ce domaine, se retrouve donc, dans un deuxième temps, séduit par des idées telles que « la modernité », « la colonialité », « l’euro-centrisme » proposées par les différents auteurs décoloniaux. Le décolonial devenu une mode, il y succombe.

« Le décolonial est une mode, le postcolonial un désir, et l’anti-colonial un combat. »

[Sylvia Rivera Cusicanqui]

Une difficulté apparait cependant du côté de la « praxis » dont on ne sait plus grand-chose mais dont on se souvient qu’elle a la mauvaise habitude de se venger. Sur ce point, le livre abonde de détails, qui ne sont pas réunis dans un seul et même dossier, mais composent un tableau assez repoussant de la réalité décoloniale sur le terrain.

Commençons par la redoutable question des langues. Sous des formes diverses, les intellectuels décoloniaux accordent en théorie une place centrale à la culture indigène dans la critique de l’épistémè occidentale. Cependant, selon Daniel Inclan « aucune des principales figures de ce tournant ne parle de langue indigène ni ne cherche à se rapprocher directement – que ce soit par le biais d’ethnographies, d’histoires orales ou d’enregistrements audiovisuels – des communautés qui sont au centre de leurs intérêts ». La même remarque est adressée par Andrea Barriga à Walter Mignolo. Celui-ci avait associé un « refus d’approfondir ma connaissance de la langue anglaise » à la perspective décoloniale. Mais Barriga, qui a appris le mapudungun, langue du peuple mapuche, découvre dans un texte ultérieur de Mignolo, une justification de l’écriture en anglais de The darker side of Western Modernity par le souci de « ne pas rester en marge des débats ».

De fait, la plupart des théoriciens décoloniaux se sont confortablement installés dans des universités aux Etats-Unis où, loin d’être restés en marge des débats, ils ont appris à devenir de véritables stratèges en promotion universitaire, capables de faire reconnaitre leurs théories politiques comme champ d’études distinct, bénéficiant des financements et créations de postes nécessaires. Le décolonial était une mode ; il devient une carrière. Le problème n’est pas, évidemment, qu’ils publient en anglais ou soient employés par des universités américaines, mais qu’ils le fassent en se prétendant les représentants de l’épistémè, de la culture des peuples indigènes, avec lesquels ils ont peu de contact, auprès desquels ils ne mènent pas de travail de terrain, dont ils ne partagent ni les langues, ni la vie communautaire. Comme le dit Pierre Gaussens, dans l’article que nous citons, cette posture relève de la « ventriloquie politique » :

« Le problème de la ventriloquie politique, concept que nous reprenons de l’anthropologue équatorien Andrés Guerrero, n’est pas non plus nouveau. Ça a été le problème historique des partis communistes et de libération nationale au XXe siècle. De même que les cadres du parti et les intellectuels petits-bourgeois parlaient au nom des ouvriers et des paysans, aujourd’hui les théoriciens décoloniaux prétendent incarner une nouvelle avant-garde en représentation des peuples opprimés des ex-colonies. »

Ayant ainsi fait adouber leur opposition de principe à « l’européo-centrisme » par les appareils universitaires politiquement corrects des Etats Unis, les intellectuels décoloniaux, tels que Enrique Dussel ou Ramon Grosfoguel, n’hésitent pas à revenir dans leurs pays pour apporter leur soutien aux autocrates locaux comme Evo Morales ou Nicolas Maduro. Leur engagement, en tout point similaire à celui de leurs ancêtres staliniens, est d’ailleurs récompensé en espèces sonnantes et trébuchantes. Dans un épisode digne d’Ubu Roi, Nicolas Maduro a installé un « Institut National de la Décolonisation du Venezuela” » ou « Institut de la pensée décoloniale ». Cette inauguration s’est déroulée en octobre 2018, à l’occasion de la «la IIIe école de la pensée décoloniale critique : processus étatiques et constitutifs », tenue dans la malheureuse Bibliothèque nationale du Venezuela. Parmi les intellectuels présents lors de la réunion avec l’autocrate, on notait Ramon Grosfoguel, Enrique Dussel, et la Grande Leader des indigènes de la république française, Houria Bouteldja. On pourra lire sur ce sujet le texte dans lequel le sociologue vénézuélien Emiliano Teran Mantovani interpelle les décoloniaux, paru dans lundimatin#164, le 8 novembre 2018.

La haine de l’Europe et des Européens qui transpire à grosses gouttes de la littérature décoloniale sous les appellations de « rejet de l’universalisme » ou « critique de l’européo-centrisme » se transforme facilement, comme Neil Larsen le montre dans un article récent de Jacobin, en un « culte des autocraties désoccidentalisatrices ». A l’appui de sa critique, il relève un passage impayable de Walter Mignolo, LE décolonial aux Etats-Unis, dans son dernier livre, The Politics of Decolonial Investigations : « Les tendances actuelles, en Chine, en Russie, en Inde et en Turquie, à muter d’un État-nation à un État-civilisation sont des signes révélateurs de la restauration de ce dont ils ont été dépossédés. Je ne dis pas que les États-civilisations seront « meilleurs » que les États-nations. Je dis simplement que ce sera très probablement le cas ». Selon Mignolo, cette mutation vers les Etats-civilisations nous place « à l’aube d’une ère radicalement nouvelle de désoccidentalisation ».

Je finis cette note de mise en situation du livre par quelques remarques sur sa réception dans le cadre du débat public en France. Mikaël Faujour a tendance dans son avant-propos à mettre en boîte ce qu’il désigne comme « critiques caricaturales des décoloniaux », venant, le plus souvent, de la droite et de l’extrême droite, mais aussi « d’une certaine gauche républicaine » (Suivez mon regard !). De fait, on peut relever deux types, sinon de caricatures, du moins d’approximations qui n’ont pas facilité la tâche des opposants aux décoloniaux. La première relevait de l’amalgame entre toutes les formes d’anti-colonialisme : décoloniaux, postcoloniaux, anti-impérialistes de type léninistes, autres anti-colonialistes. Quiconque a eu l’occasion, dans les dix dernières années, de discuter avec des étudiants motivés par ce type de questions, a pu constater le succès que rencontrait l’argument selon lequel les critiques des décoloniaux ne savaient pas de quoi ils parlaient, n’avaient même pas lu les textes, confondaient décoloniaux et postcoloniaux… Ici, à coup sûr, le livre sera précieux.

Le deuxième type d’approximations, particulièrement répandues à droite, mais présentes aussi dans le courant républicain, revenait à considérer que, dans leur ensemble, en France, la gauche et l’extrême gauche étaient gagnées au décolonialisme, comme elles l’étaient au « wokisme », à « l’islamo-gauchisme » … Le livre fait au contraire la démonstration de l’existence d’un courant, sinon puissant, du moins consistant, apte à mener le combat d’idées contre la raison décoloniale, et à se trouver des alliés dans les pays d’origine de la politique décoloniale.

On remarque enfin le rôle que joue ici une certaine anarchie, que ce soit à travers les orientations de plusieurs auteurs ou autrices, ou le rôle décisif de l’éditeur L’Echappée qui n’hésite pas à s’éloigner quelque peu de ses bases arrière pour porter la contradiction à un type de discours hégémonique chez ses collègues de la Découverte ou de la Fabrique.

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Les trois fondateurs du groupe « Modernité/Colonialité » qui mena ses travaux à la fin des années 90 et au début de notre siècle, et est considéré comme la matrice du courant décolonial, sont Anibal Quijano, péruvien (1928-2018), Enrique Dussel, argentin (1934-2023), et Walter Mignolo, argentin (1941). Ramon Grosfoguel, porto-ricain (1956) illumine actuellement de son savoir la Maison des Sciences de l’Homme.

Après l’introduction générale de Gaussens et Makaran, presque tous les textes sont centrés sur l’examen d’un ou deux de ces auteurs.

TABLE DES MATIERES DU LIVRE

CRITIQUE DE LA RAISON DECOLONIALE

Sur une contre-révolution intellectuelle

Avant-Propos (Mikaël Faujour)

Peau Blanche, Masques Noirs. Les études décoloniales : autopsie d’une imposture intellectuelle (Pierre Gaussens et Gaya Makaran)

L’Histoire en débat. Le problème de l’intelligibilité du passé (Daniel Inclan)

Le Côté obscur de la décolonialité. Anatomie d’une inflation théorique (Rodrigo Castro Orellana)

Critiques de la colonialité. L’eurocentrisme et l’épistémologie de Ramon Grosfoguel (Bryan Jacob Bonilla Avendano) É

Contre l’ontologie de l’origine et de la pureté. Sur Marx, les marxismes et la critique décoloniale (Martin Cortès)

Anibal Quijano et la colonialité du pouvoir. Quand tout ce qui était solide s’en va en fumée. (Andrea Barriga)

Notes / Les Auteurs

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Collectif , Traduit de l’espagnol par Mikaël Faujour et Pierre Madelin, Avant-propos deMikaël Faujour,  » Critique de la raison décoloniale. Sur une contre-révolution intellectuelle ».  L’Échappée, 2024

Sylvia Rivera Cusicanqui, Ch’ixinakax utxiwa. Una réflexion sobre practicas y discursos descolonizadores, Buenos Aires, Tinta Limon, 2010

Mikaël Faujour, Un « culte des autocraties » : la logique réactionnaire des décoloniaux et postcoloniaux. 02 avril 2024. https://www.marianne.net/agora/analyses/un-culte-des-autocraties-la-logique-reactionnaire-des-decoloniaux-et-postcoloniaux

« Pierre Gaussens, Les militants décoloniaux pensent et pratiquent un antiracisme à la fois individualiste et élitiste. Le Droit de Vivre. https://www.leddv.fr/entretien/pierre-gaussens-les-militants-decoloniaux-pensent-et-pratiquent-un-antiracisme-a-la-fois-individualiste-et-elitiste-20211222

Neil Larsen, Le Jargon réactionnaire de la décolonialité,   The Reactionary Jargon of Decoloniality

Pierre Madelin, Des pensées décoloniales à l’épreuve de la guerre en Ukrainelundimatin#372 , 27 février 2023.

Emiliano Teran Mantovani, Notes sur les Instituts de décolonisation, les décoloniaux
et le colonialisme intérieur au Venezuela, in La pensée décoloniale est-elle soluble dans l’Etat venezuelien ?

https://lundi.am/La-pensee-decoloniale-est-elle-soluble-dans-l-Etat-Venezuelien

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