
[Salvini, Orban, Abascal, Le Pen, Vilders]
23/01/2026
Par André Viète
Il est plus que probable que l’arrivée du RN au pouvoir se traduise par une situation chaotique.
Il faut d’abord mentionner les risques de confrontations consécutifs aux traitements que l’extrême droite veut infliger aux immigrés. Car le RN n’entend pas s’arrêter à diminuer l’immigration en mettant fin à « l’immigration de peuplement » à l’entrée. Il vise à créer sur tous les plans, et en particulier sur le plan social, une situation d’injustice en la défaveur des immigrés qui les pousserait à quitter la France ou les retiendrait d’y venir. Il s’agit pour lui d’organiser une véritable « xénophobie d’état » visant sans le dire la « remigration ». Il suffit de regarder les Etats Unis actuels pour se représenter le chaos que pourraient entrainer de semblables mesures, sur lesquelles ouvre le premier point du projet du RN.
Le deuxième risque est celui de l’autoritarisme, c’est-à-dire des menaces que le parti de Marine Le Pen, dès aujourd’hui, fait peser sur l’état de droit et les libertés publiques et qu’il s’empresserait de systématiser arrivé au pouvoir. La suppression de l’audiovisuel publique parachèverait la main-mise déjà bien avancée de l’extrême droite sur les médias, audiovisuels et presse. Le contrôle a priori des manuels scolaires par l’état est passablement inquiétant. La remise en cause des financements aux établissements et associations culturels et socio-culturels, dont on aura un premier aperçu après les municipales, ira dans le même sens. Des attaques contre les juges sont à prévoir. La mise en place de la xénophobie d’état évoquée ci-dessus serait l’objet d’un véritable coup de force constitutionnel analysé par PY Bocquet. Dans un article récent, je constatais : « Il est frappant de constater la similitude entre le « coup » de Trump, dénoncé par exemple par Timothy Snyders, et les perspectives de « révolution nationale » analysées par Bocquet ».
Un autre domaine, où l’accession au pouvoir de l’extrême-droite déboucherait inévitablement sur le chaos, est celui de la situation internationale. La situation est ici différente : le chaos n’est pas seulement objectif ; il est dans le cumul des positions parfaitement contradictoires du Rassemblement national.
Résumons autant qu’il est possible une affaire particulièrement tortueuse. Jusqu’en février 2022, Marine Le Pen, comme son père grande amie de la Russie et de ses banques, se déclare favorable à un retournement total d’alliances. Il s’agit ni plus ni moins que de quitter le commandement intégré de l’OTAN et de passer un traité avec la Russie. Cette politique d’un retournement total d’alliances ne figure pas dans une note interne, ou comme un simple scénario envisageable. Elle parait en toutes lettres dans le « Projet de Marine Le Pen pour la France – La Défense Réarmer la France-Puissance » de février 2022.
Quelques extraits pour rafraichir les mémoires sur ces positions qui ne sont vieilles que de quatre ans :
« Parallèlement et sans crainte des sanctions américaines, il sera recherché une alliance avec la Russie sur certains sujets de fond : la sécurité européenne qui ne peut exister sans elle, la lutte contre le terrorisme qu’elle a assurée avec plus de constance que toute autre puissance, la convergence dans le traitement des grands dossiers régionaux impactant la France (Méditerranée orientale, Afrique du Nord & centrale, Golfe/Proche Orient et Asie notamment). »
Ce passage, proche des élucubrations de Thierry Mariani, souligne le caractère avisé des conceptions internationales de Marine Le Pen : s’entendre avec Poutine sur la sécurité européenne au moment où il va envahir l’Ukraine, et insister sur la convergence avec lui en Syrie, au Liban ou en Iran, quelle lucidité !
L’agression de l’Ukraine par le dictateur russe va évidemment changer la donne. Marine Le Pen ne fait ni une ni deux. Elle supprime purement et simplement le chapitre « Défense » de son projet pour l’élection présidentielle. Les élus du RN se mettent aux abris sur les questions internationales. Aujourd’hui Jordan Bardella, élu au Parlement européen, tente de se distinguer des tropismes pro-slaves des Le Pen, père et fille, et de passer pour pro-Ukraine sur les plateaux de télévision. Mais il a toujours respecté les consignes de Marine Le Pen et voté contre l’Ukraine, comme le montre le relevé de ses différents votes au Parlement européen.
Avril 2022 : le RN ne soutient pas une résolution condamnant l’escalade de la guerre de Poutine contre l’Ukraine et les simulacres de « référendums » sur l’annexion des régions ukrainiennes de Donetsk, Lougansk, Zaporijjia et Kherson que la Russie occupe.
Novembre 2022 : le RN vote contre une résolution reconnaissant la Russie comme État soutenant le terrorisme.
Février 2023 : le RN ne soutient pas la résolution sur la 1ère année de la guerre menée par la Russie de Poutine contre l’Ukraine.
Février 2024 : le RN ne soutient pas la résolution sur la nécessité d’un soutien sans faille à l’Ukraine, deux ans après le début de l’invasion russe.
Extraits du Monde juin 2024 « Le président de la formation d’extrême droite (Bardella), qui s’exprimait à l’occasion d’une visite au salon mondial de la défense Eurosatory, à Villepinte (Seine-Saint-Denis), n’a d’ailleurs pas précisé la forme que pourrait prendre l’aide accordée à Kiev s’il était appelé aux affaires à l’issue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet. Il a, cependant, pris soin d’en définir les « lignes rouges ». Hors de question pour lui de fournir des missiles à longue portée et des armes susceptibles de « frapper le territoire russe », pour « éviter tout risque d’escalade ». Sans surprise, il a par ailleurs réitéré l’opposition du mouvement d’extrême droite au déploiement de soldats français sur place, régulièrement évoqué par Emmanuel Macron »
Juillet 2024, premier vote après les législatives françaises : le RN vote contre une résolution sur la nécessité de poursuivre et d’intensifier le soutien à l’Ukraine. Pour mémoire : Ce texte a été adopté à une large majorité avec 495 voix pour, 137 voix contre et 47 abstentions. Parmi la minorité d’eurodéputés qui ont voté contre cette résolution figure Bardella.
Septembre 2024 : le RN vote contre une résolution appelant à renforcer le soutien militaire et financière à l’Ukraine.
Novembre 2024 : le RN vote de nouveau contre une résolution appelant de nouveau à intensifier le soutien à l’Ukraine.
Après cette date, intervient un événement majeur pour le RN : l’élection de l’autre parrain de l’extrême droite, Ubu Roi du XXIème siècle, traitre à la cause ukrainienne et à ses engagements envers les pays européens, Donald Trump. L’extrême-droite française est extatique. Aucune raison pour Le Pen et Bardella de changer sur l’Ukraine. Le 21 février 2025, Bardella, dans une interview à une chaine d’information trumpiste, déclare que l’élection de Donald Trump est un « message extrêmement positif pour tout le monde occidental » et il soutient le discours fondamentaliste et pro-nazi de J-D Vance à Munich, en ces termes :
« L’Europe est en train de perdre ses valeurs, et je suis d’accord avec le constat de J.D.Vance, mais nous résistons, comme vous avez résisté aux Etats-Unis ».
Le 28 février 2025, l’humiliation publique de Zelensky à la Maison Blanche, par Trump et Vance ne réveille pas les dirigeants du RN de leur torpeur.
Mars 2025 : le RN refuse de soutenir une résolution au Parlement européen affirmant que le soutien de l’UE à l’Ukraine doit être indéfectible, trois ans après le début de la guerre.
Novembre 2025 : le RN ne soutient pas une résolution rejetant le pseudo « Plan de paix » russo-américain et réaffirmant la nécessité de respecter la souveraineté de l’Ukraine.
Neuf votes contre l’Ukraine pour payer les dettes à Vladimir Poutine !
Autrement dit, le RN adopte sur l’agression russe et la riposte ukrainienne le point de vue de Donald Trump.
Fin 2025, début 2026, l’homme qui résiste comme Vance et la fille de son père sont dans l’embarras. Comme le dit Clément Guillou dans un article du Monde (23 janvier 26), le RN veut éviter d’apparaître « comme le parti de Trump ». Encore une injustice de l’histoire, encore une diabolisation…L’enlèvement de Maduro est condamné en termes mesurés. Mais les menaces de Trump évoquant une annexion du Groenland sont plus dures à avaler. L’ami de Vance se jette à l’eau et, lors d’une conférence de presse des « Patriotes pour l’Europe », il emploie les grands mots qui font mal. Il condamne la « logique de vassalisation », évoque un risque de « grave précédent », dit que « L’Union européenne n’a pas le droit de se taire ».
On en est là.
L’arrivée du RN au pouvoir multiplierait les facteurs de risque du chaos international, et les effets de ce chaos sur la population française. Ce point doit être souligné dans nos tentatives pour prévenir l’accession du RN au pouvoir. Non seulement, le RN fait partie du problème, mais son incapacité à s’y confronter est profondément malsaine et signe son appartenance à l’extrême-droite.
L’arrivée du RN au pouvoir affaiblirait aussitôt le soutien à l’Ukraine et la position ukrainienne. Sa position serait adoptée de manière honteuse, à l’image de Bardella, voulant passer pour quelque peu pro-Ukrainien, mais ne votant jamais pour l’Ukraine au parlement européen.
Les positions générales des forces autoritaires, illibérales, d’extrême-droite ou fascistes seraient renforcées, en Europe et dans le Monde, mais leurs divisions trouveraient aussi à s’approfondir. Le 20 janvier à Strasbourg, le leader du Parti du peuple danois disait à Trump « d’aller se faire foutre », alors que les Hongrois se taisaient. On peut s’attendre, en France, à la montée des tensions Le Pen – Zemmour.
Le courant MAGA, et notamment Vance, ne vont pas tarder à essayer d’imposer à Le Pen une dépendance idéologique plus étroite.
Parier que Trump se sera calmé en 2027, c’est courir un grand risque. La question n’est pas compliquée : les électeurs tentés par l’extrême-droite auront-ils envie d’un parti trumpiste en France ? Marine Le Pen est-elle capable de sortir de l’équivoque en matière internationale : entre un « nationalisme » verbeux et la grande tentation, si caractéristique de l’extrême droite, de la soumission idéologique et pratique aux puissances et aux partis étrangers ? Cette position équivoque et inconsistante du RN fait de lui un acteur dangereux et manipulable, un des principaux vecteurs du chaos international dans la vie politique française.
Sources
On peut trouver le projet abandonné de Marine Le Pen pour la défense en 2022 ici (24/01/2026):
André Viète, « Sur la révolution nationale du RN » (à propos du « Tract » de Pierre-Yves Bocquet)
Pierre-Yves Bocquet, « La révolution nationale en 100 jours et comment l’éviter », Collection « Tracts », Gallimard, 2025