SAME PLAYERS SHOOT AGAIN

L’exposition SAME PLAYERS SHOOT AGAIN à la Galerie Treize (Paris) vient de fermer ses portes. Elle présentait le dossier artistique de ce qui aurait pu être le septième numéro de la revue The Situationnist Times, animée par Jacqueline de Jong, les six premiers numéros étant parus de 1962 à 1967.

Extraits de la « Feuille de salle »

Le 18 septembre 2016, lors d’une visite au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston, la peintre néerlandaise Jacqueline de Jong tombe sur le Digi-Comp II, un jouet éducatif présentant les rudiments de la logique computationnelle à l’aide de boules, d’un plan incliné et de déviateurs. Cette rencontre fortuite lui rappelle le souvenir d’une passion de jeunesse pour une autre machine, autrement plus ludique : le flipper. Au début des années 1970, l’artiste avait en effet entrepris de consacrer à ce jeu le septième numéro de sa revue The Situationist Times. Conçu avec le designer et galeriste Hans Brinkmann, ce Pinball issue n’a finalement pas vu le jour. Il en reste un ensemble de documents préparatoires – photographies, correspondance, coupures de presse, imprimés divers –, jusque là conservés dans un carton, oublié dans la maison d’Amsterdam de l’artiste. “Same Players Shoot Again” constitue l’adaptation parisienne d’une exposition qui a connu plusieurs étapes depuis 2018…

…Jacqueline de Jong reçoit souvent d’Amsterdam la visite du designer Hans Brinkman. Elle finit par y revenir, et s’installe avec lui dans une grande maison avec d’autres ami.e.s. Elle continue de peindre, notamment les Chroniques d’Amsterdam, des dytiques portables relatant sa vie quotidienne telle The Pain is beautiful, présentée ici : la vie des chats, les embarras de la vie de couple, la vaisselle qu’on casse, les amis de passage, Robert Filliou en l’occurrence. Et les flippers. Cet objet ludique et, pour Jacqueline de Jong, éminemment topologique fournit le sujet de recherches pour un nouveau numéro de The Situationist Times. Avec Hans Brinkman, elle rassemble une importante documentation. Elle écume les bars d’Amsterdam en quête de flippers que Brinkman prend en photo tandis qu’elle consigne sur un carnet chacune des parties jouées. C’est d’abord un jeu, un conflit, un voyage. À cette époque, Debord se replonge lui dans son Jeu de la guerre. C’est que l’une et l’autre n’ont rien perdu de leur foi dans les pouvoirs émancipateurs du jeu. Tout en amassant compulsivement coupures de presse, ouvrages, publicités et petites annonces, Jacqueline de Jong et Hans Brinkman élaborent un questionnaire foutraque, qu’ils adressent méthodiquement à quelques amis artistes Peter Blake, Roland Topor et à divers spécialistes (les fabricants de flippers Gottlieb, Williams Electronic, Bally, Michael Laurence, journaliste pour Playboy). La correspondance rassemblée ici fait état du succès relatif de ces prises de contacts. « On fait ce qu’on peux ».

Héritier de jeux de boules et d’adresse de l’époque victorienne, le jeu de flipper se développe dans l’Amérique de la Prohibition, à Chicago surtout. La ville est stratégiquement située tant pour fournir les ressources en maïs nécessaire pour la distillation illégale d’alcool, que pour en distribuer le fruit grâce à sa position de plaque tournante ferroviaire du pays. Le Canada est tout proche, sur l’autre rive. C’est dans les speakeasy de la ville qu’apparaissent les machines à sous et les pinball machines. Elles fournissent un divertissement au consommateur et un complément de revenu appréciable pour le propriétaire. L’histoire du flipper est à l’image de la schizophrénie propre aux sociétés capitalistes – on sait bien les jeux d’argent qu’elle favorise et ceux qu’elle interdit, la volupté fébrile qu’elle recherche et les machines frustrantes qu’elle produit à cet effet.

Objet d’économie souterraine, le flipper fascine. Roger Caillois y consacre un dossier en appendice des Jeux et les hommes ; Alexander Trocchi, situationniste junky et figure de la contre-culture, y consacre quelques pages de son Livre de Caïn ; le titre « Pinball Wizard » de The Who fait un carton à la sortie de leur album Tommy, en 1969 ; la version d’Elton John dans l’adaptation filmique de Ken Russel fait entrer le jeu dans l’histoire du queer, Corinne Charby finit le travail en 1987…

Une exposition conçue par Jacqueline de Jong et Ellef Prestsæter, en collaboration avec Juliette Pollet, Gallien Déjean, Emmanuel Guy & Fanny Schulmann.

Laisser un commentaire